Dès notre arrivée au Restaurant Europea à Montréal, il est difficile de manquer la fierté affichée : la référence au macaron Michelin, symbole de son récent succès. Jérôme Ferrer, chef visionnaire et figure de la gastronomie québécoise, ne cache pas son émotion d’avoir décroché l’une des premières étoiles Michelin de la ville. Une reconnaissance qu’il partage avec une équipe fidèle, dont près de 40 % l’accompagne depuis les débuts.
Une mise en scène soignée dès l’accueil
Nous sommes installés face aux grandes baies vitrées, visibles de la rue, comme dans un esprit de voyeurisme invitant les passants à découvrir la cuisine de Jérôme Ferrer. La salle, à l’élégance classique, cuisine apparente et grand fauteuil, est marquée par une immense branche sur chaque table qui servira de présentoir aux amuse-bouches. Une entrée en matière prometteuse… mais qui va rapidement révéler ses limites.
Le mac & cheese revisité, présenté dans un bol de pierre brute, se montre lourd et manque de subtilité. Les churros au parmesan, bien que visuellement attrayants, laissent un goût trop discret. Suivent un cromesquis de porc, une panna cotta de foie gras étonnamment liquide et un jerky de bœuf coriace, plus proche d’un chewing-gum de viande que d’un plaisir en bouche. Puis une entrainante raviole de champignons flottant dans un léger bouillon bien (trop) acide apporte un léger goût d’umami coupant le vinaigre. Heureusement, la tarte de palourdes, fraîche et croustillante, relèvera le niveau avec une belle précision.
L’entrée qui brille : le homard des Îles-de-la-Madeleine
Les véritables plats commencent alors, et le ton change. Le homard des Îles-de-la-Madeleine, légèrement fumé, dévoile une chair fondante sublimée par des notes de citron et d’amertume (parfois trop). Un équilibre qui en fait l’un de mes plats préférés du repas.
Le tartare de coquilles Saint-Jacques, malgré une présentation géométrique soignée, convainc moins. La fraîcheur est là, mais la sauce cocktail trop forte et le beurre sûrement inutile masquent la délicatesse naturelle du produit.

Quand la gastronomie rencontre la réalité virtuelle
L’expérience se poursuit avec un concept surprenant : des lunettes de réalité virtuelle nous plongent dans une scène de pêche aux huîtres, tandis qu’un plat marin arrive comme par magie. L’idée est audacieuse : une gelée d’huîtres du Nouveau-Brunswick agrémentée de crevettes et de croustillant de saumon. Si le plat est agréable, avec une mention particulière pour le saumon, la mise en scène technologique, évoquant la fragilité des fonds marins, mériterait d’être plus en phase avec l’assiette.
Un cerf aux saveurs d’enfance
Le plat de viande séduit davantage : un cerf accompagné de sauces chasseur et de foie gras. La puissance du gibier rencontre la rondeur du foie gras dans un accord qui m’a rappelé les plats rustiques de mon enfance, cuisinés au sanglier par ma grand-mère. Un moment de sincérité culinaire.
Un voyage sucré au cœur du Québec
Avant les desserts, une halte immersive en cuisine permet de rencontrer l’équipe et d’apercevoir Jérôme Ferrer en action, une parenthèse intimiste et appréciée. Puis arrive une avalanche de douceurs autour du sirop d’érable, véritable emblème québécois : crème brûlée, barbes à papa, marshmallows flambés, queues de castor miniatures suspendues à une corde à linge. L’idée est ludique, la scénographie brillante, mais l’ensemble se transforme en bombe sucré.
Le dernier dessert, signé Roland Del Monte (Meilleur Ouvrier de France), relève le niveau avec une pomme en trompe-l’œil, légère et élégante, flottant dans un sabayon de cidre glacé. Un bel équilibre entre fraîcheur, fondant et croustillant.
Verdict : une expérience plus visuelle que gustative
En sortant du Restaurant Europea, le sentiment est contrasté. Jérôme Ferrer propose une expérience généreuse et immersive, où la mise en scène et la créativité visuelle prennent parfois le dessus sur l’assiette. Si certains plats brillent, comme le homard ou le cerf, d’autres déçoivent par un manque d’harmonie acide ou une lourdeur mal dosée.
On repart rassasié, impressionné par le spectacle, mais avec l’impression que l’étoile Michelin met plus en avant l’expérience globale que la finesse purement culinaire.


